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Creajol

Portrait d'une créatrice et enseignante/chercheuse, Edwige Lelièvre

Edwige Lelièvre, à la fois créatrice de jeux vidéo et maître de conférences, a bien voulu répondre à nos questions sur son métier. Bienvenue dans la Série des Portraits de Creajol !

Sur le papier, c'est le job idéal pour moi : je peux enseigner, je peux faire de la recherche en créant des jeux et en étudiant les joueurs. (...) Une fois que j'ai fait mon jeu et analysé les résultats, en tant que chercheur (...) j'écris des articles pour des revues, des chapitres de livre et je participe à des conférences pour présenter mon travail et partager mes résultats. "

Creajol : Bonjour, merci de nous accorder ces quelques pensées !

Bonjour et merci beaucoup de m'inviter ici !



Creajol : Qui es tu ?

Je m'appelle Edwige Lelièvre. Je suis infographiste 3d et développeur de formation. J'ai fait une thèse en art, spécialité Images numériques, sur les jeux de rôles en ligne et les jeux à réalité alternée. Je suis devenue enseignante-chercheuse en septembre 2013 (maître de conférences).



Creajol : En quoi consiste ton métier ?

Une grande partie de mon métier concerne l'enseignement bien sûr. J'enseigne en partie la 3D, la conception de site web, de jeux (vidéo ou pas). J'aime beaucoup enseigner, c'est très gratifiant de voir les étudiants progresser, même si c'est beaucoup plus de travail qu'on ne l'imagine. Pour donner un ordre d'idée, une heure d'un nouveau cours magistral, cela me prend à peu près 10 heures de préparation, car il faut lire des livres sur le sujet, des articles, préparer le contenu, vérifier le timing. C'est un peu comme préparer une conférence. Cela fait huit ans que j'enseigne, mais c'est la première fois que j'ai un poste stable, donc j'ai toujours dû renouveler mes cours. Donner le cours, ça c'est la partie facile et sympa. Puis il faut faire les corrections. C'est beaucoup de travail aussi quand on veut donner des retours personnalisés aux étudiants.

L'autre partie, c'est la recherche. Venant du domaine des arts, j'ai une méthodologie un peu spéciale puisque pour étudier mon sujet, les jeux en ligne, je crée moi même des jeux. Je travaille aussi sur l'analyse des utilisateurs une fois le jeu sorti pour bien comprendre ce qui a fonctionné, ce qui n'a pas fonctionné, et, si possible, pourquoi. Plus particulièrement, mon sujet de recherche actuel concerne l'utilisation des jeux vidéo en ligne et en 3D pour la valorisation du patrimoine culturel. Je compte aussi travailler sur le patrimoine scientifique bientôt. Une fois que j'ai fait mon jeu et analysé les résultats, en tant que chercheur, je me dois de publier ça, autant auprès des autres chercheurs et du grand public. Du coup j'écris des articles pour des revues, des chapitres de livre et je participe à des conférences pour présenter mon travail et partager mes résultats.

En théorie, ça devrait s'arrêter là, mais un enseignant chercheur passe une grande partie de son temps à faire de l'administratif. C'est particulièrement vrai pour moi, car je dirige un projet de recherche. Faire de l'administratif sur un projet de ce type, ça veut dire répondre à des appels à projet pour obtenir des financements, faire des budgets et des plannings, recruter et gérer les équipes, communiquer sur le projet, entre autres. C'est particulièrement compliqué en ce moment avec le contexte financier tendu des universités françaises qui en grande difficulté de ce point de vue : on ne sait jamais de quoi demain sera fait ! Il y a aussi pas mal de responsabilités liées à l'enseignement : réunions pédagogiques, sélection des étudiants, suivi de stage en entreprise, etc.

En bref, c'est un boulot très stable financièrement avec beaucoup de liberté du côté de la création de jeu, mais aussi beaucoup de contraintes.



Projet de jeu de rôle en ligne expérimental





Creajol : Ton travail et tes compétences évoluent avec le temps ?

Au départ, je faisais surtout de l'infographie 3D pour la 3D temps réel (jeux vidéo, visites virtuelles) et du développement (surtout du développement pour l'image ou l'interactivité). Aujourd'hui, je m'oriente plus vers la gestion de projet, l'écriture de scénario et le game design.

Le game design, c'est ce qui m'intéresse le plus et que j'essaie de développer aujourd'hui. Le fait que je sois capable de trouver des financements me permet de ne pas à avoir à faire tout le graphisme et le développement de mes jeux, donc de me concentrer là-dessus. Et puis ça permet aussi d'avoir des belles musiques et des sons de qualité, alors que c'est un domaine dans lequel je n'ai aucune compétence.

Cela me manque aussi de faire de tout moi-même parfois et c'est très frustrant de voir comme on perd vite, qu'on n'est plus à jour, sur les technologies notamment. Dessiner me fait beaucoup souffrir quand je vois le résultat : le manque de pratique est sans pitié !

Du coup, sur mon projet de jeu actuel, contrairement au précédent, je me suis quand même gardé une petite partie graphique avec les décors et le développement de shaders. En tout cas, il ne faut pas bouder son plaisir, c'est vraiment plaisant de pouvoir créer les jeux dont on rêve, d'avoir une équipe qui nous aide à les réaliser sans obligation de résultat en terme de vente, en choisissant soi-même ses objectifs et sa cible ! Ce n'est bien sûr valable que dans la mesure où je suis capable de trouver les financements correspondant à mes envies, et ça, ça implique quand même de trouver quelqu'un que le projet intéresse et donc de vendre son idée. Je n'ai pas trop eu de mal pour l'instant, car je suis raisonnable en terme de budget et le jeu vidéo à la cote côté recherche. Je ne suis pas sûre que ça durera beaucoup en revanche.

J'ai l'impression de beaucoup m'améliorer en enseignement aussi. Le cours que j'ai créé cette année « Théorie et conception des jeux » a bien fonctionné, alors que c'était expérimental. Le but du cours était de forcer les étudiants à réfléchir au game design. En général, quand les étudiants font des jeux vidéo dans le département où j'enseigne, ils passent beaucoup de temps à coder et à faire les graphismes, parfois un peu à écrire le scénario, mais le game design est oublié. Du coup, j'ai eu l'idée de les faire travailler sur les jeux de plateau, pour lesquels il n'y a pas de « distractions ».

Les cours étaient séparés en trois parties : théorie des jeux, analyse de jeux de plateau et création de jeux. Les étudiants ont créé trois jeux en groupe : un jeu de cartes, un jeu de plateau coopératif et un jeu à thème. Le dernier jeu a été présenté au public : on a fait un grand playtest avec des enseignants, des personnels administratifs de l'université et des professionnels membres d'un club de jeux de société d'une entreprise voisine de l'université. Les étudiants étaient très stressés, mais c'était dans l'ensemble vraiment créatif et original, pas mal du tout pour leur troisième jeu ! Et côté théorie, j'ai eu des dissertations assez solides. J'espère qu'ils créeront des jeux vidéo différemment maintenant, mais il va falloir attendre un peu pour le savoir. En tout cas, j'ai l'impression que je me sens suffisamment sûre de moi comme enseignant pour expérimenter des cours vraiment très étranges que je n'ai jamais reçu moi-même, de près ou de loin.


Projet de jeu à réalité augmentée (ARG)





Creajol : Est ce que tu as rêvé de faire ce job ?

Oui, complètement. Sur le papier, c'est le job idéal pour moi : je peux enseigner, je peux faire de la recherche en créant des jeux et en étudiant les joueurs. Je suis très libre du sujet de mes recherches. J'ai des collègues passionnants (je suis dans un laboratoire d'histoire culturelle, beaucoup de collègues étudient l'histoire des médias). Les jeux que je crée me permettent d'être à jour autant sur les technologies du jeu que sur les processus de création, c'est vraiment très bien pour l'enseignement. L'enseignement, ça procure un feedback permanent, contrairement aux projets de jeux ou parfois on bosse des années sans avoir aucun retour. C'est très agréable ! Du coup, c'est deux boulots que j'aime pour le prix d'un.

J'ai un salaire correct et un boulot plus que stable, vu que je suis fonctionnaire. C'est la version sécurisée du créateur de jeu indépendant, en quelque sorte ;) La sécurité de l'emploi était un critère de choix important pour moi parce que j'ai dû travailler comme freelance pour financer mes études et c'était vraiment beaucoup de stress. Le salaire n'est pas terrible si on rapporte au nombre d'heures et au niveau d'étude requis (il faut être titulaire et passer des concours très coriaces), mais ça reste assez pour vivre. Cela dit, en Île de France, où je vis, le rapport par rapport au salaire du privé et au coût de la vie est vraiment bas, car le salaire des maîtres de conférences est le même à 2% près sur tout le territoire, quel que soit le prix des loyers.

Après, je ne cacherai pas que le côté administratif est très difficile. Je n'ai pas de chiffres, mais j'ai l'impression que je passe 80% de mon temps à ça, mais j'exagère sans doute. Comme cela n'est pas tellement intéressant et que cela m'empêche de faire ce qui me passionne, cela paraît d'autant plus long ! J'apprends beaucoup côté administratif, mais j'aimerai apprendre plus sur le game design, et moins sur les aspects juridiques des conventions de partenariat !

L'autre souci, c'est que les indépendants comme les studios ne savent pas trop où me ranger. Je suis souvent considérée comme un chercheur et pas un créateur, même si je crée des jeux. Je ne suis pas la seule dans ce cas, donc ça va peut-être évoluer.



Image extraite d'un projet de court métrage





Côté université, le fait que ma recherche consiste en grande partie à créer des jeux, ça aussi, ça déconcerte beaucoup ! C'est d'autant plus vrai que l'université où je suis actuellement est plutôt axée sciences dures (informatique, maths, physique, biologie, robotique, etc.) Du coup, la recherche par la création, c'est très surprenant et nouveau pour les collègues chercheurs comme pour les services centraux. Par exemple, les juristes m'ont demandé d'envisager le dépôt de brevet dans mes conventions de partenariat. Je leur ai dit que mes projets ne risquaient pas d'en générer, mais qu'en revanche, il fallait traiter le droit d'auteur ;) Parfois, je me sens un peu seule à l'université car personne d'autre ne travaille sur la création de jeu en recherche, à part les équipes que j'embauche, donc j'essaye de développer des collaborations avec des chercheurs d'autres disciplines. Pour mon jeu actuel, la musique a été composée par un chercheur musicologue par exemple.

Du coup, je suis d'autant plus contente d'être invitée à me présenter sur Creajol : cela me permet de faire passer le message que c'est possible : on peut être chercheur et créateur de jeux vidéo !

Pour conclure, je dirais que c'est très clair que ce job ne peut pas convenir à n'importe qui. Déjà, il faut vraiment aimer enseigner. Sinon, ça ne vaut pas le coup du tout, car c'est le plus gratifiant du métier, de mon point de vue. Ensuite, il faut aimer les études longues, l'univers académique et être très résistant au stress et aux longues heures de travail (je n'ai pris en moyenne qu'une semaine de vacances par an depuis 5 ans et le début de ma thèse). Autant être clair : ces deux dernières années, je n'ai presque plus du tout le temps de jouer, ce qui est assez catastrophique pour un game designer, mais j'ai bon espoir que cela revienne un jour, bientôt si possible !

Pour moi, la liberté que j'ai dans ma création aujourd'hui justifie les sacrifices que j'ai pu faire pour en arriver là. Mais ce n'est quand même pas un parcours de santé ;)

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Par Ebe,
Le 12 juin 2014 à 11:09.