Portrait d'un créateur de jeux vidéo, François Nicaise

François Nicaise, créateur de jeux vidéo et fédérateur d'indépendants, a bien voulu répondre à nos questions sur son métier. Bienvenue dans la Série des Portraits de Creajol !

" je passe également beaucoup de temps à tisser des liens avec les amis de mes amis et leurs amis afin que mes amis machouilleurs puissent faire ami avec l'ami qui leur permettra de pousser leurs projets en toute amitié. Tout ça de façon très amicale. Parce qu'avec le temps j'ai découvert que rien ne vaut un ami. Et au niveau professionnel, on peut pas avancer en se reposant sur des faux amis. "

Creajol : Bonjour, merci de nous accorder ces quelques pensées !

Merci de me permettre de parler librement !



Creajol : Qui es-tu ?

Je m'appelle François Nicaise. Je suis un fervent créateur et défenseur des jeux vidéos décalés et de leur éco-système. Chaque jour qui passe je lutte pour que le monde tolère qu'il existe une once de possibilité que quelque chose puisse se décliner façon très variée, voire infiniment variée. C'est difficile parce que les gens aiment en général la sécurité et la facilité. Mais je suis un peu compliqué.



Creajol : En quoi consiste ton métier ?

J'exerce actuellement deux métiers.

Je créé des jeux vidéos. C'est à dire que je passe des mois à démembrer des idées sur papier pour créer des règles du jeu avant de passer des mois à transférer tout cela sous une forme multimédia puis des mois à en parler. Hélas, je suis plus proche de la quarantaine que de la trentaine. Le temps passe et j'ai de plus en plus d'idées et de moins en moins de temps pour les réaliser ! Arghhh ! Je pense que les fabriquant de cahier RXXXA devraient me sponsoriser. Ainsi que ceux qui fabriquent les stylos BXC ;) Cependant je ne vis plus cette activité depuis que j'ai quitté mon studio (une SCOP déjà mentionnée par des amis ici). C'est à dire que je ne gagne pas assez de sous pour en vivre. Donc je fais d'autres choses à côté au coup par coup.

Mon deuxième métier - et là j'en profite pour préciser donc que quand je parle de métier, comme 90% des créateurs de jeux vidéos, je veux dire que j'y passe du temps en machouillant des racines, bref comme un vrai artiste quoi! ;) - donc mon deuxième métier c'est d'aider les "machouilleurs de racines" comme moi à se faire connaître. Ce deuxième métier me prend 50% de mon temps et il consiste à féderer les machouilleurs, jeunes et moins jeunes afin de passer des racines aux bâtons de réglisse d'ici quelques années. Parce qu'un bâton de réglisse c'est plus mieux !



Creajol : Le jeu vidéo en général, qu'est ce que ça apporte ?

Eh bien comme créer est ma passion, cela me donne un formidable sentiment d'accomplissement. Et également une frustration énorme à la vue de la masse colossale de game designs qui ne seront jamais réalisés. Je traite tout cela bien évidemment avec force méditations et autres courses pédestres et siestes au soleil.

En tant que consommateur, j'ai compris très tôt que toute l'interactivité de la télé se bornait à pouvoir changer de chaîne et pousser le bouton du volume. Aussi le jeu vidéo m'est apparu comme une véritable aubaine pour éviter de me transformer en légume sur pattes. Concrètement cela s'est produit pour mes 11 ans quand j'ai eu mon premier ordinateur rien que pour moi, sur mon bureau, dans ma chambre : un amstrad CPC 464. Yeahh ! Finis les bebettes-shows et l'école des fans ! La télé pour moi se résuma ensuite à Indiana Jones et tous les films de karaté les plus pourris de la planète. Bien bien plus tard j'ai découvert Arte. Et je ne m'en remettrai sans doute jamais. On a pas le droit de faire de la télé intéressante. Cela devrait être I-N-T-E-R-D-I-T !


Le jeu Seed, réalisé en trois jours pour un Ludum Dare



Creajol : Un avis sur l'avenir du jeu vidéo ?

Eh bien tel que nous le connaissons depuis 30 ans, il est en train de mourir. C'est à dire que l'avenir que certains souhaitent pour le jeu vidéo n'aura pas lieu. Un peu comme le cinéma. Je pense que la seule façon de continuer à vendre du AAA pourri, est de prendre le pouvoir afin de s'assurer que tous les autres types de jeux vidéos ne verront pas le jour. Sauf que le pouvoir ça va ça vient, ça change de main mais ça ne dure jamais. Il suffit de regarder les Sega et Atari d'antant. On peut se poser la question pour Nintendo actuellement.

On peut essayer de pousser un modèle industriel du jeu vidéo, mais la vérité c'est qu'aujourd'hui les gens s'habituent à des sessions de jeux très courtes dans des univers différents et même à grand coup de Free to Play ça ne suffira pas à calmer cet espèce d'élan de curiosité qui est en train de se développer partout dans le monde. Cela sous entend que le marché va devenir encore plus concurrentiel et que mon club de machouilleur de racines va s'agrandir de façon régulière. N'oublions jamais que nos cousins du monde des jeux de plateau ne vivent pas de leur art !



Creajol : Un avis sur l'industrie du jeu vidéo ?

Bouh ! Laissons tomber l'industrie et remettons en place des facilités pour que des artisans puissent simplement vivre de leur passion. Si le but c'est de vivre et pas de devenir le roi du pétrole alors il y a de la place pour tout le monde.

Après trois créations d'entreprise, quand je vois la difficulté qu'il y à se structurer en France sans mourir sous le poids des contraintes... Bref, j'ai envie de dire : laissons les PME bosser. Et adaptons les règles pour elles. Laissons tomber l'égo cocorico des TOTAL du jeu vidéo. Combien de PME essaient de survivre pour un seul TOTAL ?

J'en profite pour tirer mon chapeau aux écoles qui ont bien compris comment vivre du jeu vidéo. Ce sont les véritables gagnantes de cette manne... Mais je ne suis pas certain qu'on soit vraiment gagnant dans cette histoire... Je pense qu'on risque de voir de plus en plus de machouilleurs de racines dans nos rangs.



Creajol : Peux-tu présenter l'une des facettes de ton métier par un exemple concret ?

Eh bien pour mon club de machouilleurs, je passe du temps à papoter avec les autres machouilleurs pour qu'ils viennent machouiller parmi nos vaches. Bref, on atteint des sommets d'éructation ludique !

Sinon, je passe également beaucoup de temps à tisser des liens avec les amis de mes amis et leurs amis afin que mes amis machouilleurs puissent faire ami avec l'ami qui leur permettra de pousser leurs projets en toute amitié. Tout ça de façon très amicale. Parce qu'avec le temps j'ai découvert que rien ne vaut un ami. Et au niveau professionnel, on peut pas avancer en se reposant sur des faux amis. Bâtir un réseau de confiance prend énormément de temps.



Creajol : Comment est ce que tu crées ?

Pour mon métier de créateur de jeux vidéos, je prend un stylo BXC et un grand cahier à spirales et petits carreaux de haute facture et de marque RXXXXA et je gribouille toutes mes idées sans essayer de les filtrer. Puis ayant maintenant une bonne connaissance de l'implémentation possible et des contraintes d'interface, je passe tout ça dans un premier tamis pour avoir un prototype fonctionnel sur papier.

Puis je verrouille les idées sur mon logiciel de mind mapping préféré. Et je laisse respirer. Des fois je laisse respirer des mois, voire des années. Et une fois que j'ai ouvert un peu mon esprit, je me replonge dans le game design avec beaucoup de clarté. Là j'épure. Et une fois que cela est fait, je passe au prototype qui deviendra le jeu final.

L'autre façon de faire : c'est d'ouvrir les vannes en grand. ça s'appelle le Ludum Dare ou autres jams et c'est un processus de création complètement barge. Il faut oser s'ouvrir à ce point. Mais il y a vraiment beaucoup de plaisir à tout ouvrir pour si peu de temps, en général 24h ou 48h d'affilée. Ça me rappelle beaucoup le travail d'écriture que j'affectionne par ailleurs.



Creajol : Faire un jeu vidéo, c'est s'amuser toute la journée ?

On me pose souvent la question. Cela me rend dingue en fait. Je veux dire que créer rend dingue parce qu'on pense toujours s'approcher plus prêt de la vérité. C'est un mélange de moments de plénitude et d'intolérables souffrances, de formidables moments d'éveil couplés à des angoisses profondes. Heureusement, le côté technique permet de remettre les pieds sur terre et de vivre des moments de répit. Quand on écrit par contre, il n'y a pas de phases techniques...



Creajol : Ton moment préféré dans la production d'un jeu ?

Le début et la fin. Et le milieu quand il s'agit de flatter les sens (musiques et particules). Après le reste... Je ne comprends pas qu'on code encore des jeux et qu'il ne suffise pas de les dicter. J'avoue que cela me sidère un peu qu'on soit coincé sur des problématiques archaïque de conception de moteurs. Cependant, je suis un littéraire donc forcément la technique même si je la gère aujourd'hui m'ennuie au plus haut point. J'ai juste l'impression de perdre du temps.

Après je pense qu'un jeu se suffit sans forcément passer des années à raffiner des shaders et ajouter des polygones. Un jeu c'est bien quand c'est comme un livre, quand il laisse la place à l'imagination. Vous comprendrez que je ne suis pas un fervent défenseur du cinéma 3D...



Creajol : Tu joues ? Qu'est ce que ça t'apporte ?

Beaucoup. À un formidable jeu qui ne manque jamais de m'étonner. : la vie. Et le jeu vidéo m'aide à y voir plus clair.

Source : http://www.francoisnicaise.fr/

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